Novembre 2028. Les dernières clés d’appartements touristiques seront rendues. 10 101 logements changent de destin en l’espace d’une nuit administrative. Certains rejoignent le marché résidentiel. D’autres restent vides, en attente d’une décision. Quelques-uns font l’objet de recours judiciaires qui traîneront des années.
Comment une ville qui avait ouvert les bras à la plateforme la plus disruptive du tourisme mondial en est-elle venue à l’expulser aussi radicalement ? C’est l’histoire d’une idylle qui a tourné au conflit, d’un modèle économique brillant qui a fini par dévorer la ville qui l’hébergeait.
2008–2015 : l’âge d’or – quand Barcelone a ouvert les bras à Airbnb

Airbnb naît à San Francisco en Août 2008, dans un appartement où deux designers louent des matelas gonflables à des visiteurs d’une conférence de design. La plateforme s’appelle alors AirBed & Breakfast. Elle est rebaptisée Airbnb en mars 2009.
Barcelone ne tarde pas à devenir l’un de ses terrains de jeu favoris. La ville est déjà une destination touristique mondiale, portée par l’héritage des Jeux olympiques de 1992, l’architecture de Gaudí et un art de vivre qui attire des millions de visiteurs chaque année. Quand Airbnb ouvre un bureau à Barcelone en 2012, la plateforme ne fait qu’accélérer un mouvement déjà en marche.
Les chiffres racontent l’explosion : environ 1 000 annonces en 2012, 2 500 en 2013, 4 800 en 2014. En moins de trois ans, le parc de logements touristiques informels a été multiplié par cinq.
Les premiers hôtes sont des particuliers. Des propriétaires qui louent leur appartement pendant leurs vacances, ou une chambre libre pour arrondir leurs fins de mois. Le profil est sympathique, l’économie du partage séduit. La presse parle de peer-to-peer, de confiance entre inconnus, de tourisme authentique.
Puis viennent les investisseurs professionnels.
Ils achètent des appartements dans le Barri Gòtic, la Barceloneta, le Born, les quartiers les plus demandés, avec une seule intention : les dédier intégralement à la location touristique. Le rendement brut atteint 6 à 9 % par an, soit deux à trois fois ce que propose la location résidentielle classique. Le calcul est imparable.
Barcelone, à cette époque, n’a pas encore compris ce qu’elle est en train de perdre.
2015–2020 : les premiers signaux d’alarme
Les signaux arrivent d’abord des habitants.
Dans la Barceloneta, le quartier de pêcheurs devenu l’un des plus touristiques de la ville, les voisins commencent à se plaindre. Bruit nocturne, poubelles débordantes, fêtes dans les couloirs, va-et-vient permanent de valises à roulettes. Le tissu social d’un quartier populaire se délite à mesure que les appartements changent de vocation.
Les chiffres confirment ce que les habitants ressentent : les loyers résidentiels barcelonais ont explosé de plus de 60 % en dix ans. Dans certains quartiers centraux comme le Barri Gòtic, l’Eixample ou le Born, des familles qui vivaient là depuis des générations ne peuvent plus se permettre de rester.
La mairie réagit. En 2014, elle impose un moratoire sur les nouvelles licences HUT (Habitatge d’Ús Turístic). Plus aucun nouveau logement ne peut être autorisé à accueillir des touristes. La mesure est formalisée en 2015. Le stock existant est gelé.
Mais le gel arrive trop tard. Des milliers de logements opèrent déjà sans licence, ou avec des licences obtenues juste avant la fermeture du robinet. Le marché gris prospère.
C’est dans ce contexte qu’Ada Colau est élue maire de Barcelone en mai 2015. Militante du droit au logement, fondatrice de la Plateforme des Victimes des Hypothèques (PAH), elle arrive à la mairie avec un programme clair : reprendre le contrôle de la ville face à la spéculation et au tourisme de masse.
Son administration lance le PEUAT – Plan Spécial Urbanistique d’Hébergement Touristique, qui interdit l’ouverture de nouveaux hôtels dans de larges zones de la ville et renforce les contrôles sur les locations sans licence. Les amendes pour exploitation touristique sans autorisation sont portées à 60 000 euros.
La plateforme résiste. Les propriétaires s’organisent. Et les loyers continuent de monter.
2020–2024 : la pression monte, les habitants se révoltent
Le Covid-19 frappe le monde en mars 2020. Pour Barcelone, c’est un choc brutal : la ville qui accueillait plus de 12 millions de touristes par an se retrouve soudainement vide.
Pour les propriétaires de logements touristiques, c’est la première vraie confrontation avec la fragilité du modèle. Sans touristes, pas de revenus. Les charges continuent. Les crédits immobiliers aussi. Une partie des hôtes quitte le marché, temporairement ou définitivement. Le nombre d’annonces actives sur Airbnb à Barcelone passe de 20 404 en septembre 2019 à 19 641 en décembre 2020, une baisse modérée, mais significative pour un marché habitué à la croissance perpétuelle.
La reprise post-Covid est rapide. Trop rapide, selon les habitants.
L’été 2024 marque le point de rupture. Le 6 juillet 2024, des milliers de personnes défilent dans les rues de Barcelone sous le slogan « Tourists go home ». La police municipale recense 2 800 manifestants ; les organisateurs en revendiquent 20 000. Des habitants aspergent des touristes à la terrasse de restaurants avec des pistolets à eau. Les images font le tour du monde.
Barcelone n’est pas seule. New York a interdit quasi totalement les locations courte durée en 2023 avec sa Local Law 18. Amsterdam a plafonné à 30 nuits par an. Paris maintient un plafond à 120 nuits avec enregistrement obligatoire. Partout en Europe, la même équation se répète : tourisme de masse, pression sur les loyers, colère des habitants.
Mais Barcelone va décider d’aller plus loin que toutes les autres.
Juin 2024 : le coup de grâce – l’annonce de Collboni

Le 21 juin 2024, Jaume Collboni convoque une conférence de presse.
Le maire socialiste , élu en 2023 dans un contexte de crise du logement aiguë, annonce que la ville ne renouvellera aucune des 10 101 licences HUT à leur expiration en novembre 2028. Pas de transition progressive. Pas de quota résiduel. Pas de régime dérogatoire.
La formule est lapidaire : « Barcelone ne peut pas se permettre de consacrer des logements exclusivement à l’activité touristique alors qu’il existe un déficit évident d’offre qui a multiplié les prix des loyers. »
La réaction est immédiate.
Apartur, l’association des propriétaires de logements touristiques barcelonais, dénonce une « erreur » qui entraînerait davantage de « pauvreté et de chômage », et prédit une explosion des locations illégales. Airbnb monte au créneau, arguant que pour chaque logement touristique, il existerait « huit logements vides à Barcelone », suggérant que le problème de l’offre résidentielle dépasse largement la seule question des HUT.
La presse internationale couvre l’annonce massivement. Reuters, le Guardian, le New York Times : Barcelone devient le symbole mondial de la résistance municipale au surtourisme.
Collboni ne cède pas. La décision est « définitive », répond-il par écrit à Airbnb. Elle relève de « principes et de responsabilité ».
2024–2028 : la résistance et ses limites
Les propriétaires et la plateforme tentent tout.
En novembre 2024, la mairie formalise la décision par un acte administratif. Airbnb envoie une lettre officielle au maire pour demander une révision de la mesure. La réponse est un refus poli mais ferme.
En mars 2025, la Cour constitutionnelle espagnole valide le décret de la Generalitat de Catalogne qui encadre les logements touristiques dans 262 communes catalanes. Ce décret, le premier à réglementer les appartements touristiques à l’échelle de la Catalogne, interdit le double usage résidentiel et touristique, plafonne les licences à un maximum de 10 pour 100 habitants, et fixe leur durée à 5 ans non prorogeables à Barcelone. Le recours du Parti Populaire est rejeté.
C’est le verrou juridique qui sécurise tout l’édifice.
En décembre 2025, l’Espagne inflige à Airbnb une amende de 64 millions d’euros pour 65 000 annonces illégales, des logements sans licence valide ou avec des numéros d’enregistrement non conformes. En mars 2026, un tribunal espagnol confirme la sanction en refusant de la suspendre.
Sur le front judiciaire, Apartur dépose une demande de responsabilité patrimoniale auprès du gouvernement catalan, réclamant 4,2 milliards d’euros de compensation pour la perte de valeur économique des licences. Des propriétaires individuels réclament collectivement 1 milliard d’euros à la mairie de Barcelone. Ces recours sont en cours d’instruction.
Mais la validation constitutionnelle de mars 2025 a considérablement réduit les chances d’un revirement judiciaire sur le fond. Le rapport de force est clairement du côté des autorités. La tendance réglementaire est irréversible.
Pourquoi la résistance a-t-elle échoué ? Parce qu’elle s’est heurtée à une réalité politique implacable : la crise du logement est devenue le premier sujet de préoccupation des Barcelonais. Aucun élu ne peut se permettre de défendre les intérêts d’une plateforme américaine contre ceux de ses administrés. Et la validation constitutionnelle a coupé court à tout espoir d’annulation judiciaire.
Novembre 2028 : et maintenant ? Ce que ça change concrètement

À cette date, les 10 101 licences HUT arriveront à terme simultanément. Aucune ne sera renouvelée. Les logements concernés doivent changer de destin.
Pour un investisseur français propriétaire à Barcelone, trois scénarios se dessinent.
| Scénario | Description | Rentabilité estimée | Urgence |
|---|---|---|---|
| Vendre avant 2028 | Céder le bien à un acheteur résidentiel ou à un autre investisseur | Prix de vente autour de 5 000 €/m² (marché 2025) | Élevée – anticiper la décote potentielle dans les zones très touristiques |
| Reconvertir en location longue durée | Passer du modèle HUT à un bail résidentiel classique | 3 à 5 % brut selon les quartiers, loyers autour de 24 €/m²/mois | Modérée – préparer la transition dès maintenant |
| Demander une indemnisation | Rejoindre un recours collectif ou individuel contre la mairie ou la Generalitat | Issue incertaine, procédure longue | Faible – option complémentaire, pas principale |
Pour un investisseur qui veut acheter : la suppression des licences HUT crée paradoxalement une fenêtre d’opportunité. Des propriétaires souhaitant sortir avant 2028 pourraient accepter de négocier le prix à la baisse, notamment sur des biens dans des quartiers très touristiques dont la rentabilité résidentielle est perçue comme inférieure. Mais attention : les prix de vente à Barcelone ont atteint 5 089 €/m² en novembre 2025 et continuent de progresser. L’effet d’aubaine n’est pas garanti sur tous les biens.
Pour le marché barcelonais : la question que tout le monde se pose est celle des loyers. La mairie espère que le retour de 10 000 appartements sur le marché résidentiel contribuera à les stabiliser. Les données de 2025 ne le confirment pas encore, les prix de vente ont continué d’augmenter tout au long de l’année. L’impact sera progressif et partiel, pas immédiat ni spectaculaire. Le marché locatif reste structurellement sous-offreur, avec une demande portée par une population active jeune, une forte présence d’expatriés et un tissu économique dynamique.
Quant aux hôtels barcelonais : oui, ils seront parmi les grands gagnants. Avec 10 000 appartements touristiques en moins sur le marché, la concurrence se réduit mécaniquement. Les prix des nuitées hôtelières, déjà en hausse de plus de 60 % sur la dernière décennie, devraient continuer leur progression. C’est d’ailleurs l’un des arguments qu’Airbnb a utilisé dans sa lettre au maire, sans succès.
Épilogue : Barcelone, modèle ou exception ?
Barcelone regarde désormais le reste de l’Europe depuis une position inédite : celle de la ville qui a osé aller jusqu’au bout.
Plusieurs métropoles observent l’expérience avec attention. Lisbonne, Valence, San Sebastián ont renforcé leurs contrôles. Les îles Baléares ont mis en place des quotas stricts. Mais aucune grande ville européenne n’a encore décidé une suppression totale comparable à celle de Barcelone.
Depuis juillet 2025, l’Espagne impose à toutes les locations courte durée annoncées sur les plateformes un enregistrement dans un registre unique national. La Catalogne a également encadré les locations temporaires pour éviter qu’elles servent de contournement au bail résidentiel. La logique réglementaire s’étend, couche par couche.
Ce que Barcelone dit à l’Europe, c’est qu’une ville peut choisir ses habitants plutôt que ses touristes. Que la souveraineté municipale sur le logement peut l’emporter sur les intérêts d’une plateforme valorisée à plusieurs dizaines de milliards de dollars. Que la décision politique, validée par les tribunaux, peut être irréversible.
Ce que Barcelone ne dit pas encore, c’est si ça marche. Si les loyers baissent vraiment. Si les habitants qui ont été chassés reviennent. Si la ville retrouve l’équilibre qu’elle cherche depuis dix ans.
La réponse à ces questions prendra du temps. Peut-être autant que le modèle Airbnb en a mis à s’imposer.
